

Fin 2018, ce conducteur jamais condamné forçait un barrage des gilets jaunes, en blessant plusieurs et manquant d’un rien d’en tuer un. Me JOLIOT-FROISSARD est intervenue pour une des victimes.
Les faits
Samedi 17 novembre 2018, à Charleville-Mézières comme partout en France, des gilets jaunes organisent des barrages filtrants sur les routes.
Entre la RN43 et l’avenue du général de Gaulle, peu avant 15 heures, un conducteur « fonce dans le tas », selon un passager et s’enfuit, laissant dans son sillage trois blessés – le pronostic vital de l’un eux sera engagé.
Interpellé un quart d’heure plus tard, à Warcq, ce jeune homme de 25 ans, alors titulaire du permis de conduire depuis un an, a été jugé hier, quatre ans après les faits.
Un grand gaillard arrive à la barre, le regard vide. La présidente lui lit les faits reprochés quand ses genoux semblent soudain pris de spasmes. « Euh... Il va tomber, là », pronostique un avocat. Quatre personnes se précipitent pour amortir l’atterrissage de ce prévenu, victime d’un malaise. L’audience est suspendue.
Un quart d’heure plus tard, Steven L., assis et allégé de son blouson, est de retour. L’histoire que relate la présidente nous renvoie à l’automne 2018, lorsque le pays vit s’installer sur les ronds-points et surgir aux abords des rocades les gilets jaunes, venus crier leur amertume contre cet État qui les aurait abandonnés.
Hermétique au chaos qu’il vient de semer, le prévenu râle auprès de ses passagers : “Va falloir que j’aille chez Carglass”
Steven, 21 ans à l’époque, ignore tout de cette fièvre sociale. Ce 17 novembre, il est venu de son Maubeuge natal pour voir une amie « rencontrée sur Snap ». Celle-ci, accompagnée d’un ami, se retrouve dans la Fiat de Steven lorsque la voiture est ralentie par une petite centaine de gilets jaunes. La voie de gauche est fermée, celle de droite est filtrée. Pour ce premier samedi de mobilisation, l’ambiance est bon enfant.
Plus pour longtemps. Steven dépasse les voitures à l’arrêt avant de se rabattre sur sa droite. Des gilets jaunes entourent son véhicule. Deux d’entre eux lui demandent de « rester calme ». De l’instant qui suit, les témoins diront la même chose : « Le véhicule a subitement démarré. » Quatre ans ont passé mais le prévenu semble incapable d’expliquer sa folle impulsion : « Ben voilà, j’étais un peu paniqué...
– Pourquoi ?, relance la présidente.
– Je ne sais pas trop comment l’expliquer... J’étais pas en colère. »
À la suite de son démarrage « éminemment délibéré », selon la vice-procureure, il heurte de plein fouet un jeune homme qui manque d’y laisser sa vie (lire ci-dessous) et traîne sur deux cents mètres le frère de celui-ci, éjecté après que Steven, une main sur le volant, ait brisé sa vitre gauche d’un coup de poing. Enfin, une troisième victime est légèrement blessée au mollet. Des témoins ont relevé la plaque du véhicule et Steven est vite interpellé. Alcoolémie et détection de stupéfiants se révèlent négatifs.
Malgré les évidences, ce prévenu sans antécédent judiciaire assure sans rire « ne pas avoir eu conscience » d’avoir heurté des personnes. Face aux enquêteurs, ses passagers médusés ont décrit son comportement : avant d’accélérer, « Steven s’est mis à crier dans le véhicule comme quoi ces gens lui cassaient les couilles ». Après avoir brisé sa vitre pour « décrocher » sa victime, le fuyard râle : « Putain, va falloir que j’aille chez Carglass ! »
Un expert psychologue prend soin de souligner les « carences affectives » de ce prévenu à la biographie familiale compliquée – mère décédée, père alcoolique –, et à la timidité telle qu’elle peut « provoquer des réactions inadaptées ». À deux reprises, aussi, il s’excuse auprès de ses victimes, semblant, dans ses longs silences, se heurter à sa propre énigme. La vice-procureure requiert trois ans de prison, dont deux avec sursis – avec obligation de soins et permis annulé six mois. Jugement le 13 mars.
Deux victimes bouleversantes
Son pronostic vital a été engagé. Hier, cet infirmier en psychiatrie, la voix tremblante, a lancé : « J’espère que (le prévenu) sait qu’il a brisé une vie depuis ce jour-là. Ce dont je me souviens, c’était qu’avant cela, l’ambiance n’était pas agressive, il n’y avait aucun problème avec les conducteurs (...) J’ai du mal à faire le deuil de la personne que j’étais. Je n’arrive plus à travailler correctement... et c’est à cause de lui. » Traîné par la voiture du prévenu, son frère vient à son tour témoigner du traumatisme, toujours à vif : « Je cauchemarde les nuits et j’ai mon garçon de 10 ans qui vient me dire : “Allez, papa, ça va aller” et... je n’y arrive toujours pas. » Sa voix vrille, étranglée par le chagrin.
Par Mathieu Livoreil - Publié: 23 janvier 2023 à 20h34 - Source : L'Ardennais
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